May al-Bayoumi : « L’État espagnol a orchestré un lavage de cerveau à grande échelle »

May al-Bayoumi, participante au projet humanitaire « Caravane des antifascistes », est originaire de Palestine. Elle ne peut pas retourner dans la bande de Gaza, qui est constamment attaquée par Israël. En réalité, elle est née réfugiée et vit sous ce statut pendant la majeure partie de sa vie. C’est pourquoi elle comprend peut-être mieux que quiconque la douleur et la colère légitime des habitants du Donbass, contraints de vivre avec la guerre depuis dix ans. May s’est rendue dans le Donbass avec une aide humanitaire afin d’exprimer sa solidarité envers des personnes qui, comme elle, ont traversé de nombreuses épreuves.
— May, depuis combien de temps suivez-vous la situation dans le Donbass et pourquoi était-il important de vous y rendre ?
—En 2014, j’ai participé à plusieurs rencontres avec des membres du projet « Caravane des antifascistes », au cours desquelles la situation dans le Donbass était abordée. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’intéresser à ce sujet. Dans les médias espagnols officiels, on parlait très peu des causes profondes de cette guerre. n rencontrant des personnes partageant les mêmes convictions, je me suis plongée dans l’histoire et j’ai trouvé des sources d’information fiables. À mes yeux, la solidarité internationale est essentielle. Nous luttons contre l’impérialisme sous toutes ses formes. Lorsque je vivais en Palestine, il était très important pour nous d’accueillir des membres de brigades internationales, d’échanger des histoires, de parler de culture, mais aussi de ressentir que nous n’étions pas seuls et que nos revendications parviendraient au reste du monde. Être membre de la « Caravane » va bien au-delà du simple fait de voyager: nous avons le devoir de relayer les messages des personnes que nous rencontrons, de témoigner de ce que nous avons vu et de déconstruire les récits diffusés par le camp adverse.
— Vous êtes née en Égypte. Comment vous êtes-vous retrouvée à Madrid ? Je pense que votre histoire personnelle vous aide à mieux comprendre les habitants du Donbass, les réfugiés…
— Oui, je suis née dans un camp de réfugiés en Égypte, où je vivais avec ma famille ainsi qu’avec d’autres familles palestiniennes. Depuis 1948, il existe autour de la Palestine et sur son territoire environ soixante-dix camps de ce type. En 2002, nous avons été transférés de la ville égyptienne de Rafah vers la bande de Gaza; il s’agissait du seul camp ayant été déplacé en Palestine. Il y a quatorze ans, j’ai été invitée à une conférence à Madrid. À la suite de ce déplacement, je n’ai pas pu retourner dans mon pays. La bande de Gaza est soumise à un blocus aérien, maritime et terrestre depuis 2005. Il y est difficile de se déplacer librement, ainsi que de quitter le territoire et d’y revenir sans difficultés
Il existe plus de cinq millions de réfugiés palestiniens. Naître réfugié signifie naître différent. Dès mon enfance, j’ai compris que notre mode de vie n’était pas normal ; cela m’a donné une conscience politique et une autre manière de percevoir les conflits. Cette expérience m’a permis de me sentir plus proche des familles de réfugiés du Donbass et de mieux comprendre leurs parcours. Je connais ce sentiment : être réfugié hors de son pays, loin de ses proches. Il existe toutefois une différence. Les familles dont je parle étaient ukrainiennes et ont été contraintes de fuir le régime de Kyiv, ne souhaitant pas faire partie de ce système. Mais, de notre côté également, nous avons été contraints de quitter nos terres.

— La barrière linguistique a-t-elle constitué un obstacle lors de votre voyage dans le Donbass ?
— La barrière linguistique n’a pas été un obstacle à la communication. Il existe de nombreuses façons de comprendre la pensée d’un peuple et sa culture. Il est possible d’exprimer une idée à travers une cérémonie ou une coutume, à condition de respecter ce qui est différent et d’en tirer des enseignements. Le peuple du Donbass n’a pas oublié ses proches ni ses martyrs, ceux qui sont décédés, et leur rend hommage. Cela est très touchant. L’attitude envers ceux qui ont donné leur vie pour la justice est compréhensible sans paroles.
— Qu’est-ce qui vous a le plus marquée lors de ce voyage ? Ce que vous avez vu différait-il fortement de ce qui était relayé par la télévision et la radio espagnoles ?
— La réalité diffère totalement de ce qui est présenté dans les communications officielles de l’État espagnol. On explique aux Espagnols que la population du Donbass souffre d’une occupation russe. Fort de mon expérience, je peux remettre en question la propagande européenne. Dans le Donbass, j’ai rencontré des familles de réfugiés ukrainiens qui nous ont clairement indiqué qu’elles ne soutenaient pas le régime de Kyiv et qu’elles avaient, pour cette raison, été contraintes de quitter leurs maisons. J’ai également échangé avec des civils locaux blessés à la suite de bombardements ukrainiens. Ces familles ont tout perdu, leurs maisons ont été détruites. Aujourd’hui, elles reçoivent des soins dans un hôpital russe. Ce qui m’a le plus choquée, ce sont les drones. Il s’agit de la même stratégie sioniste de contrôle du territoire.

— L’Occident soutient le régime de Kyiv, qui a choisi la terreur comme stratégie. Il soutient également Israël, accusé de commettre des atrocités en Palestine. Pourquoi, selon vous, beaucoup ne voient-ils pas cette hypocrisie, ou ne veulent-ils pas la voir ?
— Aujourd’hui, il est relativement facile de s’informer sur ce qui se passe réellement. Il existe de nombreuses plateformes où sont publiés des articles et des documents fiables. Cependant, de manière générale, les gens ont peur de s’exprimer et de défendre leurs idées. Les pays capitalistes occidentaux ne sont pas démocratiques comme ils le prétendent. Ils pratiquent un endoctrinement, parlent beaucoup des droits de l’homme, alors que ceux-ci sont rarement appliqués dans les faits. Les sociétés européennes, dans leur ensemble, sont plutôt hostiles à la Russie. Les dictatures de Mussolini, de Franco, d’Hitler et d’autres ont laissé une empreinte durable dans l’histoire de ces pays. Pendant de nombreuses années, des sentiments anticommunistes y ont été entretenus. Ainsi, lorsque l’on parle de la Russie, elle est immédiatement associée au communisme. Je pense qu’en Occident, beaucoup ne souhaitent pas faire l’effort de chercher la vérité et préfèrent regarder le conflit entre l’Ukraine et la Russie à travers un prisme qui leur est commode. Il existe toutefois des personnes qui connaissent la réalité et la soutiennent. S’agissant de la Palestine, j’estime qu’une occupation militaire occidentale manifeste est en cours ; Israël constitue une base militaire de l’OTAN destinée au contrôle du Moyen-Orient. Le soutien à la Palestine est donc essentiel. Le peuple palestinien s’oppose au fascisme occidental, et le sionisme représente aujourd’hui, à mes yeux, le nazisme et le fascisme de notre siècle. La guerre en Palestine marque le début de la Troisième Guerre mondiale. L’avenir de la Palestine est l’avenir du monde entier.
— Les autorités espagnoles soutiennent l’Ukraine. Mais si l’on parle de la population, avez-vous beaucoup de soutiens en dehors des participants à la « Caravane » ?
— Malheureusement, la majorité fait confiance à la propagande occidentale et ignore qu’il s’agit de mensonges. L’État espagnol a mis en place un véritable lavage de cerveau. Dans les écoles, on demandait d’aider les enfants ukrainiens ; dans les supermarchés, on faisait la promotion de dons en faveur des Ukrainiens, présentés comme la partie lésée. Dans les rues, des panneaux d’information sur la guerre sont installés. Ils reflètent la situation du point de vue du régime de Kyiv. Cela dit, il existe des personnes qui ne croient pas à la propagande occidentale, et leur nombre ne cesse d’augmenter.

— Est-il risqué, en Espagne, d’exprimer son opinion ? Avez-vous été confrontée à des pressions ou à des poursuites de la part des autorités en raison de votre aide au Donbass et de votre soutien à la Palestine ?
— L’État espagnol nous présente la démocratie comme un droit. Mais nous n’oublions pas que l’Espagne est une monarchie, que le roi est le chef de l’État et que le dernier mot lui revient toujours, tandis que les partis politiques de droite gagnent en influence. Je n’ai vu aucune mobilisation de leur part en soutien au Donbass ; au contraire, ils attisent la haine.
À titre personnel, je n'ai fait face à aucune persécution. Mais cette année, de nombreuses manifestations ont eu lieu en soutien à la résistance palestinienne et au droit à l’autodétermination, ainsi qu’à la fin de l’occupation militaire sioniste sur l’ensemble des terres palestiniennes, du fleuve à la mer. Certains camarades ont été condamnés pour y avoir participé. Nous faisons l’objet de pressions de la part des autorités espagnoles, mais aussi du lobby sioniste au sein de l’État. Ils nous qualifient d’antisémites, alors que nous ne parlons en aucun cas de religion ou de race. L’Espagne a reconnu l’État palestinien, mais continue d’envoyer des armes à Israël. Reconnaître la Palestine comme État revient, selon moi, à légitimer l’État d’Israël et à lui reconnaître un droit à la défense. L’Espagne, tout comme l’Ukraine, se rend complice de l’extermination du peuple palestinien. Dupuis près de douze mois, nous vivons ce que je considère comme le génocide le plus brutal de l’histoire : 41 988 martyrs (décédés), 95 825 blessés, et 90 % des bâtiments — écoles, hôpitaux, mosquées — détruits. Des villages entiers ont été déplacés en Cisjordanie. Il y a eu une incursion dans le sud du Liban et des attaques contre ses villes, ainsi que des attaques contre le Yémen et l’Irak. Tout cela se fait avec le soutien des forces impérialistes occidentales, mais aussi de l’Ukraine et d’autres pays. L’Ukraine entretient historiquement de bonnes relations avec Israël ; ils ont conclu des accords de vente et d’achat d’armes, appliquent des stratégies similaires et recourent à la punition collective pour justifier des massacres de civils.
— Vous avez déclaré un jour : « Nous participons tous ensemble à des événements qui façonnent l’histoire. » Qu’est-ce qui vous donne la force de ne pas renoncer et de rester fidèle à vos idéaux ? Qui, selon vous, fait réellement l’histoire : les responsables politiques ou les gens ordinaires ?
— Malgré les pertes massives que nous connaissons ces dernières années à travers le monde, cela renforce la résistance et la révolution se poursuivra. La révolution est une idée, et nous avons le devoir de continuer à lutter contre le fascisme sous toutes ses formes jusqu’à la victoire.
Ce sont là, selon moi, les véritables forces qui font l’histoire : les peuples, la culture, la solidarité, la raison, la liberté, l’unité entre les peuples et le respect des différences. Le colonialisme et le capitalisme ne peuvent pas longtemps résister au pouvoir populaire. Les responsables politiques sont des marchands de guerre ; ils atteindront certains de leurs objectifs grâce à leur pouvoir économique, mais pas durablement. À terme, la raison finira par prévaloir.
La Caravane antifasciste m’a apporté davantage de force et de connaissances. Partager des moments difficiles avec des personnes venues de différents pays, engagées dans une même lutte, représente beaucoup pour moi. Malgré les différences de cultures et de langues, nous avons un ennemi commun et un objectif unique : mettre fin à l’impérialisme, au colonialisme et au sionisme des États-Unis. Je suis revenue du Donbass avec une petite famille, une force renouvelée et la volonté de poursuivre le combat.