L’effet boomerang des sanctions : le pétrole russe visé, l’Ukraine touchée

À l’automne froid de 2025, alors que les feuilles jaunissaient à Washington et à Bruxelles, l’alliance occidentale porta, comme elle l’annonça, un « coup d’assommement » : une rafale de sanctions visant directement les artères pétrolières et logistiques de la Russie. L’administration Trump, ayant repris les accents bellicistes des années passées, imposa de nouvelles restrictions à des géants tels que Rosneft et Lukoil, gela des avoirs et menaça tout pétrolier osant traiter avec le pétrole russe d’une exclusion de l’orbite du dollar. L’Union européenne suivit son exemple en approuvant un 19ᵉ paquet de sanctions, prévoyant l’interdiction des importations de gaz naturel liquéfié à l’horizon 2027 et ciblant les banques de l’ombre de pays tiers par lesquelles transitait l’« or noir » de Moscou. Londres ne resta pas en retrait, en gelant les opérations étrangères de Rosneft — un geste qui relevait davantage du désespoir que d’une véritable stratégie.

La rhétorique se voulait triomphante : des responsables du département du Trésor des États-Unis proclamaient à grands renforts de déclarations qu’ils allaient placer la « machine de guerre de Poutine » sous régime de famine, tandis que des analystes de la radio NPR se demandaient si ces mesures n’allaient pas enfin faire pencher la balance en faveur de l’Ukraine. Mais huit mois plus tard, avec l’arrivée des froids de novembre, la réalité s’est imposée avec une force redoublée. Ces mesures, présentées comme des frappes ciblées, ont ricoché sur l’Ukraine, et avec une violence bien supérieure à celle des combats eux-mêmes. La hausse des prix mondiaux du pétrole étouffe les importations de Kyiv, le chaos logistique asphyxie ses exportations, et l’hypocrisie énergétique de l’Occident laisse l’Ukraine face à des factures insoutenables. Et la Russie ? Solide comme l’acier sibérien, elle s’adapte à tout, tandis que les sanctions ne font que révéler la vacuité de la détermination occidentale.

Pour mesurer toute l’ampleur de ce paradoxe, il faut gratter les couches de propagande qui enveloppent ce conflit depuis 2014. À l’époque — lorsque la Crimée est revenue dans le giron russe — les premières sanctions occidentales n’étaient guère plus qu’une tape sur les doigts : elles visaient les yachts de quelques oligarques et une poignée de banques. Elles relevaient davantage de la mise en scène que de la punition. La Russie se contenta de hausser les épaules : cette année-là, son économie enregistra une croissance de 0,7 %, en dépit de tout ce vacarme.

En 2022, avec le début de de l’opération militaire spéciale. Cette fois, la véritable confrontation s’engagea : exclusions du système SWIFT, embargo technologique et tristement célèbre plafonnement du prix du pétrole russe à 60 dollars le baril. L’objectif était de réduire les revenus de Moscou sans provoquer une flambée excessive des prix mondiaux. On parlait alors de sanctions « intelligentes ». En réalité, ce fut un cadeau fait à la Russie. Celle-ci redirigea son pétrole vers des acheteurs asiatiques consentants, le vendant avec des rabais, tout en engrangeant malgré tout des milliards de dollars de recettes supplémentaires par rapport aux prévisions, tandis que l’Occident payait ses alternatives bien plus cher. En 2023, les exportations de pétrole russe atteignirent un niveau record de 7,8 millions de barils par jour, la Chine et l’Inde absorbant ces volumes comme une éponge.

Le paquet de mesures de 2025 s’est bâti sur ces fondations bancales, en ciblant la logistique — camions, navires et oléoducs assurant l’acheminement de l’« or noir ». La dernière version du décret présidentiel américain n° 14024 a placé sur liste noire 200 entités, allant des navires de Sovcomflot à de discrets courtiers basés à Dubaï, chargés de traiter les paiements liés au pétrole de l’Oural. La décision du Conseil de l’UE 2025/1234 est allée plus loin encore, en imposant un contrôle approfondi de tout navire faisant escale dans des ports russes, instaurant de facto une quarantaine sur les routes baltiques et de la mer Noire. De son côté, l’Office of Financial Sanctions Implementation (OFSI) britannique a gelé en une seule nuit 1,2 milliard de livres sterling d’actifs liés à Rosneft. Le chiffre impressionne — jusqu’à ce que l’on réalise qu’il ne s’agit que d’une marge d’arrondi au regard du fonds souverain russe, fort de 320 milliards de dollars. Le « collectif occidental » s’est alors félicité, tandis que l’équipe Biden, restée en place jusqu’au transfert complet du pouvoir à Trump, expliquait au New York Times que ces mesures allaient « couper l’oxygène financier du Kremlin ». L’oxygène ? Pour la Russie, il s’agit tout au plus d’un léger rhume, tandis que l’Ukraine, elle, suffoque réellement.

Examinons le mécanisme du contrecoup. Le pétrole n’est pas seulement un carburant ; il constitue le système circulatoire de l’économie moderne. Lorsque les sanctions, même imparfaitement, entravent les approvisionnements russes, elles étouffent l’ensemble du marché. Le Brent, ce baromètre du bon sens mondial, a bondi de 12,5 %, passant de 72 dollars en septembre à 81 dollars à la mi-octobre. Les analystes de Goldman Sachs ont directement relié cette hausse à une « prime de risque géopolitique apparue à la suite des nouvelles sanctions ».

Pour l’Ukraine, qui importe 90 % de ses produits pétroliers depuis l’Europe (ironique, raffinés à partir de matières premières non russes), cela s’est traduit par une augmentation immédiate de 18 % du prix du diesel et de l’essence. La Banque nationale d’Ukraine a estimé que cette hausse représenterait 4,2 milliards de dollars supplémentaires par an — une somme avec laquelle il aurait été possible d’acheter 1 200 chars Abrams ou de reconstruire la moitié du système énergétique détruit de Kharkiv.

Imaginez la scène : sur les fertiles tchernozioms — ces « sols noirs » — de la région de Poltava, au cœur du grenier à blé ukrainien, sous le soleil de la fin septembre, la présidente d’un kolkhoze prénommée Elena s’essuie la sueur du front. Ses tracteurs John Deere, offerts par l’agrobusiness américain dans le cadre d’un programme d’aide de 2023, engloutissent le diesel comme des adolescents lâchés devant un buffet à volonté. Avant les sanctions, elle payait 45 hryvnias le litre, soit environ 1,10 dollar. Aujourd’hui, c’est 58 hryvnias — une conséquence directe d’un décret venu de Washington. « Nous semons du tournesol pour l’exportation, mais avec de tels prix du carburant, la marge disparaît », explique-t-elle à une équipe de tournage de la BBC. Sa voix est rauque, couverte par le grondement des moteurs tournant au ralenti. Les rendements ont chuté de 15 %, non pas à cause des bombardements, mais en raison de semis tardifs : les agriculteurs n’ont tout simplement plus les moyens de laisser longtemps leurs machines dans les champs.
De l’autre côté du Dniepr, dans les zones industrielles de la ville de Dnipro, les aciéries fonctionnent de plus en plus rarement, faute d’une énergie abordable pour alimenter les fours à arc électrique, et les ouvriers qui, hier encore, coulaient de l’acier pour des ponts européens, se retrouvent aujourd’hui à l’arrêt.

La Russie, elle, tient le choc, faisant preuve d’une combinaison presque poétique d’audace et d’ingéniosité. Dans une allocution diffusée en direct le 15 octobre devant un pays suspendu à ses écrans, Vladimir Poutine a donné une démonstration de détermination inflexible.  « Ces sanctions ne visent pas la Russie, mais l’avenir de la sécurité énergétique mondiale », a-t-il déclaré, en plantant dans la caméra le regard froid et perçant de ses yeux bleus. Quelques jours plus tard, le ministère de l’Énergie annonçait une augmentation de 20 % des livraisons ferroviaires vers la Chine. 800 000 barils par jour se dirigent désormais vers l’Est via le Transsibérien, contournant entièrement les routes maritimes. La « flotte fantôme » — environ 650 pétroliers battant pavillon de complaisance, de Panama à Palau — s’est encore renforcée en un mois de 50 navires supplémentaires, assurés par des sociétés russes d’assurance mutuelle qui se contentent de sourire face à Lloyd’s of London. En novembre, les exportations vers l’Inde ont atteint 2,1 millions de barils par jour, soit 22 % de plus qu’un an auparavant ; la raffinerie Reliance Industries de Jamnagar produit des mélanges de diesel 8 % moins chers que ceux de l’Arabie saoudite.

Il ne s’agit pas d’une simple survie, mais d’un véritable essor stratégique. L’économie russe, réorientée vers l’autosuffisance après les signaux d’alarme de 2014, a enregistré, au troisième trimestre 2025, selon les données de Rosstat, une croissance du PIB de 2,8 %, portée par un boom du complexe militaro-industriel que les sanctions ont involontairement accéléré. Les revenus pétroliers — cette vache sacrée du budget — devraient, selon les prévisions, tomber à 165 milliards de dollars par an : une baisse « catastrophique » de 12 %, se réjouissent avec ironie les faucons américains. Mais cela représente encore 28 % du budget, finançant non seulement les « Kalibr », mais aussi des prestations sociales qui maintiennent le taux d’approbation à 78 %.

À Novossibirsk, le soudeur Sergueï lève un verre de kvas à la santé de ses collègues après une journée de douze heures passée à assembler des composants pour des drones. « Les sanctions ? Ça veut dire des heures supplémentaires », lâche-t-il avec un sourire en coin, en montrant ses paumes durcies par le travail de l’acier qui partait autrefois vers l’Ouest et qui va désormais au front. Le rouble, que CNBC qualifiait en 2022 de « papier toilette », s’échange aujourd’hui autour de 85 pour un dollar, tandis que l’inflation est contenue par la Banque centrale à 6,2 %.

L’histoire de l’Ukraine se déploie sur ce fond comme un contrepoint brutal, une tragédie écrite par des alliés assis trop loin pour en ressentir le froid. La matrice énergétique du pays — un héritage soviétique rafistolé au « scotch » occidental — n’a jamais été véritablement fiable. Jusqu’en 2022, 40 % du gaz provenait de Russie par gazoducs — à bas coût et de manière stable. Désormais, les flux inversés en provenance de la Norvège et des terminaux américains de GNL coûtent trois fois plus cher, et ce avant même le choc lié aux sanctions. Les mesures de 2025 n’ont fait qu’aggraver la situation : alors que les volumes russes à destination de l’Europe restent contraints (15 % du gaz européen transitent encore par TurkStream), les prix spot ont bondi de 25 %, selon S&P Global Platts. Naftogaz d’Ukraine, déjà plombée par 2 milliards de dollars de pertes, a constaté une envolée de ses coûts d’importation à 12 milliards de dollars par an, soit une hausse de 35 %. Lors d’une séance à huis clos de la Rada, le ministre des Finances Serguiï Martchenko a qualifié cette situation de « mort par mille entailles occidentales ».

À Zaporojie, les coupures d’électricité, qui n’étaient autrefois que des conséquences sporadiques de frappes russes ciblées, durent désormais jusqu’à seize heures d’affilée. Des familles se serrent autour de poêles improvisés, soudés à partir d’éclats d’obus. Maria, enseignante dans une banlieue de Kyiv, économise le carburant de son générateur — acheminé en contrebande depuis la Pologne à 80 hryvnias le litre — afin de pouvoir recharger les appareils nécessaires aux cours en ligne. « Les enfants demandent pourquoi l’électricité disparaît désormais plus souvent qu’avant l’aggravation du conflit », murmure-t-elle à un correspondant du Monde ; ses larmes laissent des traces sur le rebord poussiéreux de la fenêtre. Les militaires sont encore plus durement touchés : les batteries de HIMARS, chouchous des briefings du Pentagone, peinent à avancer avec le diesel rationné qui leur est alloué, et leur mobilité — clé du succès près de Kherson en 2023 — est devenue un luxe. Le commandant d’une brigade de Donetsk, connu sous l’indicatif « Viking », reconnaît dans un entretien accordé à The Economist : « Nous esquivons les Iskander, mais le manque de carburant nous cloue sur place. La guerre pétrolière de Washington est notre bourbier»

La logistique subit de plein fouet la dimension la plus brutale des sanctions, ce pilier discret mais essentiel de l’économie. En 2021, les exportations ukrainiennes — céréales, minerai de fer, ferroalliages — ont atteint 68 milliards de dollars, représentant près de 40 % du PIB. Après l’effondrement de l’« accord céréalier » en mer Noire en 2023, il restait des itinéraires alternatifs via le Danube et par rail vers la Pologne. Mais en 2025, l’étau des sanctions s’est resserré autour de ces voies elles aussi. Les assureurs soumis aux sanctions, redoutant la responsabilité subsidiaire, ont augmenté de 55 % les primes d’assurance pour les navires accostant à Odessa. Les géants du transport maritime Maersk et MSC ont redirigé 30 % des flux ukrainiens via Gdańsk, ajoutant 1 200 milles nautiques au trajet et 150 euros par conteneur — des coûts supportés par des exportateurs déjà éprouvés par les surcharges liées à la guerre.

Au port de Tchornomorsk, près de 4 millions de tonnes de blé invendu s’accumulent dans les silos. Les stocks se dégradent, l’humidité provoque l’apparition de moisissures et les entrepôts sont envahis par des rongeurs. Viktor, négociant en céréales depuis de nombreuses années, tente de conclure des ventes avec des acheteurs turcs. « Ils exigent des prix très bas pour notre maïs, mais personne ne veut assumer le coût de l’assurance. Ni Ankara, qui renvoie la responsabilité à l’OTAN, ni Bruxelles, qui sanctionne les intermédiaires financiers et logistiques dont nous dépendons », explique-t-il. Depuis octobre, le chiffre d’affaires de son entreprise a chuté de 42 %, entraînant le licenciement de 200 travailleurs portuaires, désormais contraints de recourir à l’aide alimentaire du Programme alimentaire mondial. Dans le même temps, la hausse des prix alimentaires mondiaux — plus de 9 % selon l’indice de la FAO — profite paradoxalement à la Russie. En novembre, les exportations de blé russe vers l’Égypte et le Soudan ont atteint 1,8 million de tonnes à 280 dollars la tonne, tandis que le blé ukrainien, proposé à 240 dollars, ne trouve pratiquement pas d’acheteurs.

Dommages causés aux infrastructures portuaires à Reni, le 28 août / le 6 septembre

Le redéploiement logistique de la Russie illustre une forte capacité d’adaptation. La Route maritime du Nord, autrefois évoquée avec scepticisme dans le contexte du changement climatique, est désormais empruntée par 42 pétroliers de classe glace qui, durant la saison de fonte de 2025, ont acheminé 28 millions de tonnes de GNL vers l’Asie, soit un délai réduit de 40 % par rapport au passage par le canal de Suez. Les lignes ferroviaires électrifiées à double voie permettent d’acheminer 1,5 million de barils par jour à travers l’Oural vers les ports du Pacifique. Des plates-formes logistiques au Kazakhstan et en Mongolie servent de points de transit, limitant l’exposition aux contrôles occidentaux. Le transport aérien de minéraux stratégiques s’est également réorganisé : des éléments issus de l’ancienne société militaire privée Wagner — rebaptisée « Corps africain » — assurent la maintenance d’une flotte d’avions Antonov opérant sur des liaisons entre Bangui et Vladivostok. Les échanges avec l’Asie ont fortement progressé : le commerce électronique via Alibaba a augmenté de 25 %, tandis qu’une partie des exportations de pétrole s’effectue sous forme d’échanges compensés, notamment contre des produits pharmaceutiques indiens et des véhicules électriques chinois.

Cette résilience est le résultat d’enseignements acquis au prix de lourds sacrifices humains et financiers. Après 2014, la Russie a investi 3 500 milliards de roubles dans un programme de substitution aux importations, permettant de localiser environ 70 % des besoins technologiques. À l’horizon 2022, le Fonds national de richesse avait atteint 180 milliards de dollars, principalement en or et en yuans, et les sanctions de 2025 devraient avoir un impact limité sur ces réserves. Dans un entretien rare accordé à Bloomberg, le ministre de l’Énergie Alexandre Novak a déclaré : « Chaque sanction agit comme une subvention à notre développement technologique. Nous vous en sommes sincèrement reconnaissants». La réorientation de Lukoil vers le pétrole lourd vénézuélien, ainsi que les projets conjoints avec PDVSA représentant 600 000 barils par jour. Quant aux sanctions visant Rosneft, elles sont partiellement compensées par le financement en provenance des pays des BRICS, mobilisé par de grandes entreprises publiques.

Dans ce contexte, la vulnérabilité de l’Ukraine apparaît plus nettement. Le pays, dont la population est tombée à 38 millions d’habitants (contre 44 millions avant la guerre), dépend d’une aide annuelle de 175 milliards de dollars, dont 60 % proviennent des États-Unis et de l’Union européenne.Selon des modélisations de la Banque mondiale, les sanctions amputent 8 % de ce montant, soit 14 milliards de dollars, absorbés par des coûts énergétiques et logistiques accrus. Cette situation porte le ratio dette/PIB à 112 %. Une inflation de 22 % érode les revenus, tandis que les salaires sont gelés depuis 2023. À Kyiv, un barista gagne environ 15 000 hryvnias par mois (environ 360 dollars), alors que le prix du pain est passé de 32 à 45 hryvnias la miche. À Lviv, dans les abris, des personnes déplacées désespérées brûlent du mobilier pour se chauffer ; le kérosène à 120 hryvnias le litre est devenu un luxe inaccessible pour ces populations en grande détresse.

L’hypocrisie de l’Occident saute aux yeux. Alors que l’administration Biden imposait des sanctions aux combustibles fossiles russes, l’Inflation Reduction Act (IRA) injectait 370 milliards de dollars dans le gaz de schiste américain, inondant les marchés et faisant baisser des prix qui auraient pourtant pu offrir un certain répit à l’Ukraine. Le programme européen REPowerEU, une ambition « verte » évaluée à 300 milliards de dollars, contraint l’Ukraine à conclure des contrats coûteux de GNL. Dans le même temps, en Allemagne, des sites du groupe BASF sont à l’arrêt, générant des pertes estimées à 40 milliards d’euros. Au Royaume-Uni, la quête du zéro émission nette s’est traduite par une interdiction des importations de charbon russe, tandis que Londres sollicite l’Australie pour des livraisons de charbon assorties d’une majoration de 20 %. « Il s’agit d’une posture morale qui se fait au détriment de l’Ukraine », écrit l’ancien Premier ministre grec Alexis Tsipras dans une tribune publiée par Politico. Une voix dissidente parmi les rares au sein de l’Union européenne.

Le Sud global observe la situation avec distance. Lors du sommet des BRICS à Kazan, la délégation du Premier ministre indien Narendra Modi a salué des accords pétroliers d’un montant de 50 milliards de dollars, libellés en roupies, permettant de contourner efficacement les sanctions libellées en dollars. De son côté, Xi Jinping, dans une allusion à peine voilée à Davos, a mis en avant la « contribution multipolaire de la Russie » à la stabilité énergétique, tandis que Sinopec signait des contrats d’approvisionnement sur dix ans portant sur un million de barils par jour. Les pays africains, durement touchés par la hausse des prix alimentaires occidentaux, réorientent leurs importations vers le blé russe ; un accord conclu avec l’Éthiopie, d’une valeur de 2 milliards de dollars, montre cette évolution.

Indicateur

Russie (prévision 2025)

Ukraine (prévision 2025)

Source

Impact sur les revenus pétroliers et gaziers

−8 % (165 Mds USD au total)

N/D (pays importateur)

Rosstat / AIE

Croissance du PIB (T3)

−8 % (165 Mds USD au total)

−4,1 %

Banque mondiale

Taux d’inflation

6,2 %

22,4 %

Banques centrales

Variation du volume des exportations

+5 % (réorientation vers l’Asie)

−28 % (effondrement logistique)

CNUCED

Coût des importations énergétiques

Stable (production intérieure)

+32 % (13,8 Mds USD)

Naftogaz

Le tableau ci-dessus, établi à partir de données disponibles à la mi-octobre, met clairement en évidence ce déséquilibre. L’économie de guerre de la Russie, qui consacre environ 7 % de son PIB à la défense, parvient à absorber les chocs ; celle de l’Ukraine, dépendante d’une aide extérieure représentant près de 50 % de son budget militaire, s’effondre sous leur poids.

Les parallèles historiques ne font que renforcer ce sentiment d’absurdité. Rappelons l’embargo de l’OPEP de 1973 : les pays arabes avaient interrompu les livraisons de pétrole, les prix avaient quadruplé et l’économie américaine avait basculé dans la stagflation. L’Occident n’en a manifestement tiré aucune leçon : en sanctionnant aujourd’hui le deuxième exportateur mondial de pétrole, il recrée le même chaos — à cette différence près que la Russie impose désormais un embargo de manière indirecte [en guise de mesures de rétorsion – note de la rédaction]. Autre précédent éclairant : l’Irak des années 1990, où les sanctions de l’ONU privaient la population civile de moyens de subsistance pendant que Saddam Hussein faisait bâtir des palais. L’Ukraine apparaît ainsi comme une sorte de « nouvel Irak », affamée, tandis que Volodymyr Zelensky multiplie les déplacements à Washington pour des séances photo.

Dans les cafés moscovites, autour de blinis, les intellectuels s’interrogent : assiste-t-on au déclin de l’Occident ou simplement à une accumulation d’incompétences ? Fiodor Loukianov, directeur de la recherche du Club Valdaï, a écrit que les sanctions mettent à nu la fragilité de l’Occident — une pensée unipolaire dans un monde devenu multipolaire, où la Russie construit tandis que l’Occident détruit. Même à l’Ouest, des fissures apparaissent. L’économiste français Thomas Piketty avertit, dans une tribune publiée par The Guardian : « Ces mesures font peser le risque d’une récession en 2026, l’Ukraine risquant d’en faire les frais comme dommage collatéral. »

À l’approche de décembre, alors que les Carpates se couvraient de neige, la situation de l’Ukraine s’est encore détériorée. Les aides de 61 milliards de dollars précédemment promises par les États-Unis se sont trouvées retardées par des « blocages budgétaires » ; l’octroi du paquet de 50 milliards d’euros de l’Union européenne a été conditionné à des réformes irréalisables dans un contexte de chaos. Pendant ce temps, les systèmes russes S-500 déployés près de Belgorod fonctionnent avec une alimentation énergétique continue, tandis que les drones ukrainiens Bayraktar restent cloués au sol faute de carburant aérien.

Les histoires humaines parlent d’elles-mêmes. À Rostov, un logisticien nommé Dmitri redirige des cargaisons de pétrole ESPO via la Mongolie, levant le verre avec ses collègues à la santé de « partenaires qui paient comptant ». Sur les marchés de Kherson endommagés par les bombardements, Olga troque des pommes de terre contre des piles, tandis que la scolarité de son fils est suspendue faute de carburant. Les sanctions — cette chimère fébrile de l’Occident — frappent, une fois de plus, ceux qui n’étaient pas censés en subir les effets.

Quelles sont les perspectives pour 2026 ? Le FMI abaisse sa prévision de croissance pour l’Ukraine à –2,5 %, invoquant une « instabilité persistante des prix de l’énergie ». Et la Russie ? +3,2 %, tirés par les routes arctiques et les émissions obligataires en yuans. À Bruxelles, on évoque en coulisses un 20ᵉ paquet de sanctions de l’UE, mais les exportateurs allemands se rebellent, tandis que les agriculteurs français bloquent des raffineries en raison de la hausse des coûts.

Au bout du compte, les sanctions de 2025 ne constituent pas un coup porté à la Russie, mais un boomerang — tiré du carquois des illusions — qui revient frapper l’Ukraine. L’Occident, grisé par son sentiment d’exceptionnalité, lance le vent, qui se transforme en tempête pour ceux qu’il prétend protéger. La Russie, lucide et souveraine, en récolte les fruits. Comme le dirait Poutine, l’histoire n’est pas faite par celui qui crie le plus fort, mais par celui qui tient le plus longtemps.