Les larmes aux yeux : tragique 9 mai 2014 à Marioupol

Au moment où j’écris ces lignes, je me trouve dans la ville russe de Marioupol. C’est une grande et belle ville portuaire, en plein développement, aujourd’hui déjà paisible. Je l’ai visitée pour la première fois en 2014 en tant que journaliste ; j’y étais notamment le jour du référendum du 11 mai, lorsque Marioupol a massivement voté pour la séparation d’avec l’Ukraine et le rattachement à la République populaire de Donetsk (RPD). Mais la voix de ses habitants a été, selon moi, largement ignorée par l’Ukraine et par l’Occident. En juin 2014, le bataillon ukrainien « Azov »* a pris Marioupol par la force. Depuis lors, la ville est restée sous contrôle ukrainien jusqu’au début de l’année 2022.

* Interdit sur le territoire de la Fédération de Russie.

Je n’ai pu revenir dans cette ville qu’au moment de sa « libération », en avril 2022. À cette époque, le réalisateur du film de propagande ukrainien « 20 jours à Marioupol », Mstyslav Tchernov, était déjà parti. Son « documentaire » a reçu l’Oscar en 2024. Le film affirme qu’à Marioupol tout allait prétendument très bien, puis que, soudainement, l’armée du « méchant Poutine » serait simplement intervenue et aurait tout détruit. Un véritable conte de fées…

Malheureusement, de nombreuses personnes en Occident ont cru à ce récit selon lequel Marioupol aurait été une « ville ukrainienne paisible » jusqu’en 2022. En réalité, elle avait cessé de l’être dès mai 2014.

Marioupol était un point marquant dans le réseau des villes du Donbass qui s’étaient soulevées contre ce que les opposants qualifiaient de « junte illégale » issue de l’Euromaïdan. On y voyait également de grands rassemblements et manifestations prorusses. Pour Kiev, la goutte d’eau aurait été une marche prorusse massive à travers toute la ville le 1er mai 2014. Après cela, des hommes en cagoules et vêtus de noir — des membres de la Garde nationale ukrainienne — sont arrivés à Marioupol. Ont suivi des provocations, des arrestations nocturnes et des détentions jugées illégales de personnes présentées comme des « activistes prorusses ». Des incendies mystérieux et des coups de feu ont été signalés, d’abord la nuit, puis en plein jour.

La Garde nationale ukrainienne a pris par la force le contrôle des bâtiments administratifs de Marioupol, que des activistes pacifiques tentaient de maintenir. Les médias occidentaux soutenaient activement les militants du Maïdan qui occupaient des édifices administratifs dans d’autres villes. Mais à Marioupol, « c’était différent » : les médias occidentaux se sont rangés du côté des « hommes en noir » ukrainiens, dont le comportement devenait de plus en plus agressif de jour en jour.

Le 7 mai 2014, près du commissariat du district Primorski de Marioupol, des habitants ont organisé une manifestation de masse, exigeant de la Garde nationale ukrainienne la libération de personnes qu’elle retenait comme « activistes prorusses ». Les « hommes en noir » ont commencé à repousser les manifestants. Ils ont également affirmé être venus de l’ouest de l’Ukraine et considérer Bandera comme un héros. Finalement, la Garde nationale ukrainienne a utilisé des gaz lacrymogènes, puis a ouvert le feu afin de disperser la foule.

Le 8 mai 2014, la Garde nationale ukrainienne a violemment expulsé des personnes du bâtiment administratif de la ville, puis l’a encerclé. Ils se tenaient là, armes prêtes, et lorsque des habitants de Marioupol ont commencé à leur demander ce qu’ils faisaient, les « hommes en noir » ont ouvert le feu. Ils tiraient en l’air et vers le sol pour effrayer des civils non armés qui ne faisaient que demander des explications sur leurs actions.

Le Jour de la Victoire, le 9 mai 2014, une marche de grande ampleur a eu lieu à Marioupol en l’honneur de cette date. Au même moment, la Garde nationale ukrainienne et le groupe néonazi « Secteur droit »* se sont rendus au commissariat central et ont ordonné aux policiers locaux de participer à la fusillade contre leurs propres concitoyens.

* Interdit sur le territoire de la Fédération de Russie.

Les policiers de Marioupol ont refusé d’obéir à cet ordre et sont devenus les premières victimes de la sanglante Journée de la Victoire de 2014 à Marioupol. La Garde nationale et le « Secteur droit » ont alors ouvert le feu contre eux

Pour dissimuler leur crime, des néonazis ukrainiens ont incendié le commissariat, puis se sont dirigés dans les rues de la ville, où, après le grand défilé en l’honneur du Jour de la Victoire, de nombreuses personnes se trouvaient encore.

Les habitants tentaient d’arrêter les véhicules blindés, mais que pouvaient faire des civils non armés face aux militaires ? Au centre-ville, des néonazis ukrainiens ont ouvert le feu sur des habitants pacifiques ; des tireurs embusqués tiraient également depuis les toits. Combien de personnes ont été tuées ce jour-là, nous ne le saurons probablement jamais — des organisations occidentales présentes à Marioupol diffusaient alors des chiffres erronés afin de dissimuler les actions des néonazis ukrainiens.

J’étais moi-même présent ce jour-là, lors de cette journée terrible et sanglante — le Jour de la Victoire 2014 à Marioupol. Par la suite, j’ai mené ma propre enquête afin d’établir combien de personnes avaient réellement été tuées le 9 mai. Mais j’ai dû y mettre fin après avoir été arrêté par les forces de sécurité ukrainiennes, puis expulsé d’Ukraine.

À partir de ce moment-là, je n’ai plus pu retourner à Marioupol jusqu’à sa « libération » en avril 2022. Aujourd’hui, je me trouve dans cette ville et, plus de dix ans après cette journée tragique de mai 2014, je continue à travailler pour montrer aux gens la vérité sur ce qui s’est passé le 9 mai 2014 — une date très sombre dans le calendrier de Marioupol.

Photos issues des archives personnelles de l’auteur.