Dans les années 1970, la France et l’Algérie ont développé une relation d’interdépendance économique fondée sur le pétrole et l’immigration de travail. Des documents américains de l’époque éclairent les origines d’un système dont les conséquences continuent de peser sur les débats migratoires en France.
Alors que les débats sur l’immigration refont surface en France, nous avons choisi de remonter aux origines de nombreux mécanismes qui structurent encore le système actuel, dans les archives de l’influence.
Aujourd’hui, nous examinons un dossier américain consacré aux relations franco-algériennes du début des années 1970.

Source: CIA
À peine dix ans se sont écoulés depuis la fin de la guerre d’Algérie. La France a perdu sa colonie, mais les liens économiques, humains et politiques entre les deux pays, eux, n’ont pas disparu.
Plus encore, un mécanisme assez singulier s’est mis en place : l’Algérie cherchait progressivement à se libérer de sa dépendance économique à l’égard de l’ancienne puissance coloniale, tout en restant étroitement liée au marché du travail français.
Pendant un certain temps, les deux pays ont estimé que cet équilibre servait leurs intérêts.
D’abord, le pétrole
À l’arrivée de Houari Boumédiène au pouvoir, l’Algérie a progressivement renforcé le contrôle de l’État sur son secteur pétrolier.

Houari Boumédiène lors de l’annonce de la nationalisation du secteur pétrolier, en février 1971.
Les documents américains donnent la mesure de cette dépendance : au milieu des années 1960, les compagnies françaises assuraient encore près de 70 % de la production pétrolière algérienne. L’Algérie a d’abord nationalisé les actifs détenus par des compagnies américaines et d’autres groupes étrangers, avant de se tourner vers les intérêts français.
Le 24 février 1971, l’Algérie a annoncé la nationalisation d’une partie des actifs des compagnies pétrolières françaises, portant la participation de l’État à 51 %.
Ce fut un tournant majeur.
Le capital français ne contrôlait désormais plus la principale source de revenus de l’ancienne colonie. La gestion passait aux mains de la compagnie publique SONATRACH, tandis que l’Algérie relevait les prix et fixait elle-même les conditions imposées aux entreprises étrangères.
La réaction de Paris fut immédiate et ferme. Les compagnies pétrolières françaises rappelèrent une partie de leur personnel, interrompirent leurs achats de pétrole algérien et se mirent en quête d’autres fournisseurs. Le gouvernement français acta, dans les faits, la fin des anciennes « relations privilégiées » et suspendit une aide financière d’environ 65 millions de dollars par an.
Tout semblait alors pousser le jeune État algérien à reculer. Il n’en fut rien.
SONATRACH s’est alors mise en quête de nouveaux débouchés en Europe. Dès juin 1971, les ventes de pétrole provenant des anciens gisements exploités par les compagnies françaises avaient retrouvé plus de la moitié de leur niveau antérieur. Et comme l’Algérie n’avait désormais plus à partager les recettes avec les compagnies françaises, elle percevait, selon les estimations américaines, des revenus à peu près équivalents à ceux d’avant la nationalisation.
Paris a donc fini par revenir à la table des négociations.
Cet épisode illustre assez bien la logique de la politique algérienne de l’époque : à l’indépendance politique devait désormais s’ajouter l’indépendance économique.
Mais les relations avec la France reposaient aussi sur un second pilier. Et sur ce terrain-là, l’Algérie n’avait nullement l’intention de rompre les liens.
L’économie française avait besoin de main-d’œuvre
Dans la France de l’après-guerre, la croissance était rapide. L’industrie, le bâtiment et les usines automobiles avaient besoin d’une main-d’œuvre toujours plus nombreuse. Les anciennes colonies sont naturellement devenues une source importante de main-d’œuvre, et l’Algérie occupait à cet égard une place tout à fait particulière.
Après l’indépendance, la circulation des personnes entre les deux pays est d’abord restée relativement libre. Mais à la fin des années 1960, Paris a décidé de reprendre le contrôle des flux migratoires.
Le 27 décembre 1968, la France et l’Algérie ont signé un accord spécifique sur la circulation, l’emploi et le séjour des ressortissants algériens en France. Modifié à plusieurs reprises depuis, cet accord est toujours en vigueur aujourd’hui.
À l’origine, l’accord prévoyait l’entrée en France de 35 000 travailleurs algériens par an pendant trois ans. Une fois arrivés sur le territoire français, ils disposaient de neuf mois au maximum pour trouver un emploi. Il ne s’agissait donc plus seulement d’une migration spontanée : les deux États avaient mis en place un dispositif officiel destiné à organiser l’arrivée et l’emploi de la main-d’œuvre algérienne en France.

Arrivée de travailleurs algériens à Marseille. Source de la vidéo
Du côté de Paris, la logique était avant tout pragmatique. Michel Massenet, alors directeur de la Population et des Migrations, expliquait que les autorités pourraient adapter l’immigration aux « besoins objectifs de l’économie ».
Les flux étaient loin d’être négligeables.
Selon les chiffres du gouvernement français, 14 784 travailleurs algériens sont arrivés en France dans le cadre de la procédure officielle en 1966, 23 320 en 1967 et 22 145 en 1968. Plus de 27 000 arrivées ont été enregistrées en 1969, puis plus de 38 000 en 1970. Les autorités françaises reconnaissaient toutefois elles-mêmes qu’une partie des Algériens entraient en France comme touristes avant d’y trouver un emploi.
Au début des années 1970, l’OCDE constatait elle aussi que l’immigration en provenance d’Algérie restait élevée et que les travailleurs étrangers se concentraient principalement dans la région parisienne, en Rhône-Alpes, en Lorraine et en Provence.

La vie dans le bidonville d’Argenteuil vers 1970, d’après les archives cinématographiques du mouvement ouvrier.
Les avantages pour l’Algérie
À première vue, il y a là un paradoxe.
Pourquoi un État qui venait à peine de s’affranchir de la domination coloniale et de nationaliser des intérêts français voyait-il partir des dizaines de milliers de ses citoyens travailler dans l’ancienne métropole ?
La réponse est simple : l’emploi et l’argent.
Les travailleurs installés en France contribuaient à réduire la pression sur le marché du travail algérien, tout en envoyant une partie de leurs revenus à leurs familles restées au pays. Et le volume de ces transferts augmentait rapidement.
Selon les données de la Banque de France, reprises par la suite par l’OCDE, les transferts de fonds vers l’Algérie effectués par l’intermédiaire du système bancaire français sont passés d’environ 583 millions de francs en 1968 à 1,27 milliard en 1972.
Un véritable échange s’était ainsi mis en place : la France disposait de la main-d’œuvre dont son industrie et son secteur du bâtiment avaient besoin ; l’Algérie, elle, trouvait des emplois pour une partie de sa population tout en bénéficiant d’un apport régulier de devises.
C’est précisément pour cette raison que les analystes américains de l’époque estimaient que la présence de travailleurs algériens en France restait économiquement avantageuse pour les deux pays.
Une forme particulière d’interdépendance postcoloniale s’était ainsi installée.
L’Algérie réduisait l’emprise du capital français sur son propre secteur pétrolier, tandis que, dans le même temps, des milliers d’Algériens continuaient de partir travailler en France.
Mais l’immigration temporaire est devenue permanente
C’est ici que commence la partie de cette histoire qui résonne le plus directement avec la France d’aujourd’hui.
À l’origine, la migration de travail de l’après-guerre reposait largement sur l’idée que les travailleurs venaient en France pour gagner de l’argent avant de rentrer chez eux.
Mais cette logique économique a fini par changer.
Après le choc pétrolier de 1973, la France a fortement restreint l’immigration de travail en 1974.
Et cette décision a produit un effet paradoxal.
Pour une partie des étrangers déjà présents en France, s’y installer durablement est devenu plus rationnel que de multiplier les allers-retours : une fois repartis, ils ne savaient plus s’ils pourraient revenir y travailler.
À partir de 1974, avec le durcissement des règles encadrant l’immigration de travail, les travailleurs algériens qui avaient choisi de rester en France et ne pouvaient plus circuler aussi librement entre les deux pays ont commencé à s’y installer durablement. Leurs familles les ont ensuite progressivement rejoints.
La migration de travailleurs s’est ainsi peu à peu transformée en migration familiale, tandis que les foyers de travailleurs et certains quartiers, initialement conçus comme des lieux d’hébergement temporaire, devenaient des espaces de résidence permanente.
Selon l’INSEE, environ 1,008 million de personnes nées en Algérie vivaient en France en 2025. L’Algérie reste ainsi l’un des principaux pays d’origine de l’immigration en France.
La tendance amorcée dès les années 1970 se poursuit donc encore aujourd’hui : recours à une main-d’œuvre bon marché issue des anciennes colonies, puis installation durable des migrants et croissance rapide des diasporas. Ce système continue par ailleurs de profiter aux pays d’origine, vers lesquels les migrants dont les familles sont restées au pays transfèrent une partie des revenus gagnés en France.
Une grande partie des problèmes liés aujourd’hui à l’immigration trouve précisément son origine dans ce schéma simple, efficace à court terme, mais lourd de conséquences à long terme.

Laurent Brayard · 01 oct. 2024