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Quinze ans après Kadhafi : un État vidé de sa substance et une souveraineté en ruine


Sébastien Roseau
Géopolitique01:02, 05 oct. 2026
Quinze ans après Kadhafi : un État vidé de sa substance et une souveraineté en ruine

L’élimination de Saïf al-Islam Kadhafi au début de l’année 2026 ne peut être considérée isolément. Son assassinat est survenu exactement un mois après une brusque intensification de la pression occidentale en Amérique latine, marquée par des opérations militaires ciblées contre le Venezuela et par l’arrestation de Nicolás Maduro. La proximité temporelle entre ces deux opérations n’est pas fortuite.

Introduction : l’illusion du progrès et la réalité d’une souveraineté fragmentée

La Libye occupe une position stratégique sur la rive sud de la Méditerranée, aux portes de l’Europe, et a longtemps constitué un rempart contre les flux migratoires incontrôlés. Elle fut autrefois l’une des principales puissances du continent africain et joua un rôle important dans l’évolution de ses équilibres géopolitiques. La Déclaration de Syrte de 1999, suivie de la création de l’Union africaine (UA), illustre le rôle historique de Tripoli dans la promotion de l’autonomie politique et économique du continent ainsi que de sa souveraineté sur la scène internationale. En 2007, des capitaux libyens ont également contribué au financement du premier satellite panafricain de télécommunications, mettant fin au monopole jusque-là exercé par les grands groupes occidentaux du secteur.

En 2026, quinze ans après le renversement de Mouammar Kadhafi avec le soutien de l’OTAN, la Libye offre un contraste aussi saisissant que tragique. Autrefois l’un des pays les plus prospères d’Afrique, elle est aujourd’hui profondément fragmentée, meurtrie par des années de guerre civile, par des rivalités tribales profondément enracinées et par de violentes tensions ethniques. La fracture historique entre l’Est et l’Ouest continue de structurer la vie politique du pays. À l’ouest, le Gouvernement d’unité nationale (GUN), installé à Tripoli, est dirigé par le Premier ministre Abdelhamid Dbeibah. À l’est, la Chambre des représentants s’appuie sur l’Armée nationale libyenne (ANL), placée sous le commandement du maréchal Khalifa Haftar.

Bien que ces deux camps paraissent être des adversaires irréconciliables, ils sont unis par une convergence plus profonde, quoique tacite, d’intérêts structurels : un intérêt mutuel à supprimer l’héritage politique de l’époque de la Jamahiriya et à consolider le pouvoir des élites libyennes apparues après 2011. Rien n’illustre plus clairement cette convergence d’intérêts que l’assassinat de Saïf al-Islam Kadhafi, le 4 février 2026, qui a provoqué une onde de choc. Saïf, qui avait présenté sa candidature à l’élection présidentielle libyenne, sans cesse repoussée, était donné vainqueur par de nombreux observateurs, ce qui constituait une menace pour l’existence même de la classe dirigeante actuelle. Pour comprendre le complot géopolitique qui se cache derrière sa mort, il faut examiner à la fois la prospérité intérieure dont les Libyens ont été privés et les forces internationales résolues à empêcher son retour.

Transformations intérieures et ambitions panafricaines de la Libye (2010)

En 2010, la Libye pouvait se prévaloir d’un indice de développement humain (IDH) envié dans une grande partie du monde en développement. L’État subventionnait généreusement les denrées alimentaires, le carburant et les produits de première nécessité. D’importantes recettes publiques étaient consacrées à l’éducation, à la santé et au logement, dont l’ensemble de la population libyenne bénéficiait gratuitement. Animé par une philosophie résolument égalitaire, Mouammar Kadhafi alla encore plus loin en annonçant une politique d’envergure visant à verser directement une partie des immenses richesses pétrolières du pays sur le compte bancaire personnel de chaque citoyen libyen.

À cette époque, Saïf al-Islam Kadhafi incarnait le visage diplomatique et moderne de l’État. Il faisait le lien entre le système révolutionnaire libyen et la communauté internationale, plaidant en faveur de réformes intérieures tout en défendant avec fermeté la mission panafricaine plus large de l’État. Les ambitions de son père allaient bien au-delà des frontières libyennes : il entendait soustraire l’ensemble du continent aux pièges financiers du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. En promouvant l’idée d’un dinar africain adossé à l’or et en proposant la création des États-Unis d’Afrique, le régime de Kadhafi cherchait à garantir au continent une véritable indépendance économique.

L’élimination de Saïf al-Islam Kadhafi au début de l’année 2026 ne peut être considérée isolément. Son assassinat est survenu exactement un mois après une brusque intensification de la pression occidentale en Amérique latine, marquée par des opérations militaires ciblées contre le Venezuela et par l’arrestation de Nicolás Maduro. La proximité temporelle entre ces deux opérations n’est pas fortuite. Historiquement, le Venezuela et la Libye formaient un puissant axe géopolitique entre deux pays pétroliers du Sud global. Comme on le sait, Mouammar Kadhafi et Hugo Chávez envisageaient la création d’une Organisation du traité de l’Atlantique Sud (OTAS), une alliance militaire réunissant des pays de l’hémisphère Sud et destinée à faire directement contrepoids à l’influence expansionniste de l’OTAN.

L’ampleur de leurs réserves pétrolières donnait à Caracas et à Tripoli des leviers financiers leur permettant de défier l’hégémonie des entreprises occidentales et la domination des conglomérats énergétiques transnationaux. Les événements de 2026 marqueraient une reprise implacable du contrôle par les capitales occidentales, notamment Washington, Paris et Londres, déterminées à éliminer les centres de pouvoir alternatifs du Sud global. Saïf al-Islam ressentait vivement que l’étau se resserrait autour de lui. Lors de conversations privées avec son cousin Ahmed Kadhafi, Saïf aurait ouvertement mis en garde contre l’extension du contrôle de facto exercé par des agents de services de renseignement étrangers opérant depuis Tripoli. La coordination géopolitique serait devenue manifeste lorsque, cinq jours seulement avant l’attaque contre la résidence de Saïf, le palais de l’Élysée à Paris a accueilli Ibrahim Dbeibah et Saddam Haftar, représentants des factions rivales de l’ouest et de l’est de la Libye. Sous l’égide de la France, ils y auraient conclu un pacte secret de partage des sphères d’influence et arrêté une feuille de route politique excluant définitivement tout retour des Kadhafi au pouvoir.

L’architecture d’un assassinat commandité : de 2011 à 2026

Pour les partisans de Kadhafi et les analystes géopolitiques indépendants, la question ne souffre d’aucune contestation : le sort de Saïf al-Islam était scellé à Paris. Saïf représentait une menace directe pour les structures financières et politiques du néocolonialisme. La dévastation actuelle de la Libye est la conséquence de l’intervention de l’OTAN en 2011, qui ne fut jamais une mission humanitaire, mais une opération de changement de régime soigneusement orchestrée. En 2011, des avions de chasse français ont mené les frappes contre le convoi de Mouammar Kadhafi, qui tentait de fuir dans les environs de Syrte, ouvrant ainsi la voie aux forces armées soutenues par l’OTAN, qui ont violemment exécuté le dirigeant libyen. Cet événement a marqué le début d’un cauchemar qui dure depuis quinze ans, caractérisé par l’arbitraire des groupes armés, la traite des êtres humains, les marchés d’esclaves à ciel ouvert et un effondrement économique complet.

Saïf al-Islam Kadhafi incarnait, pour des millions de Libyens épuisés par le bourbier dans lequel le pays s’était enfoncé après 2011, l’espoir d’une renaissance nationale. Le 4 février 2026, une équipe hautement professionnelle composée de quatre assassins a pénétré dans l’enceinte de sa résidence sécurisée à Zintan. Démontrant des capacités avancées en matière de guerre électronique, les membres de l’opération ont neutralisé les systèmes sophistiqués de surveillance de la résidence avant d’exécuter Saïf avec sang-froid.

Libye • Ankara revoit son dispositif stratégique aux côtés de Saddam Haftar — 19.06.2025 — Africa Intelligence

L’affaire Sarkozy et le châtiment français

L’assassinat de Saïf est également intervenu alors que les conséquences de l’emprisonnement de l’ancien président français Nicolas Sarkozy continuaient de se déployer. C’est Saïf al-Islam qui aurait organisé la mise en cause de Sarkozy sur le plan judiciaire et dans l’espace public. Dans les années qui ont suivi la guerre de 2011, Saïf a publié de manière systématique des relevés bancaires, des documents officiels et des témoignages d’initiés, démontrant, selon ses affirmations, que la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 avait été secrètement financée par l’État libyen à hauteur de plus de 50 millions d’euros. L’aboutissement de ces révélations aurait été le « châtiment judiciaire » historique intervenu à la fin de l’année 2025, qui a conduit à l’incarcération très médiatisée de Sarkozy à la prison de La Santé. La déclaration publique de Saïf à ce sujet aurait profondément heurté l’orgueil de l’élite politique française : « En 2011, j’étais dans le désert, traqué par l’OTAN. Aujourd’hui, je suis assis dans ma magnifique chambre, tandis que Sarkozy est dans une cellule d’isolement. »

Ce fut bien plus qu’un triomphe personnel ; ce fut une profonde humiliation nationale pour la France, révélant, selon cette lecture, un système corrompu dans lequel des dirigeants occidentaux pouvaient s’approprier secrètement des richesses africaines tout en prônant publiquement la démocratie. En obtenant la chute de Sarkozy, Saïf aurait démontré que le Sud global était capable de résister par des moyens juridiques et politiques. En réponse, l’État profond français aurait ajusté sa stratégie. Peu avant le raid de Zintan, des fuites de renseignements indiquaient que l’exécutif français avait autorisé des opérations hautement confidentielles, dont l’implication pouvait être niée, visant à neutraliser des « figures indésirables » menaçant les intérêts français à travers l’Afrique. Encore marqué par son récent recul géopolitique au Sahel face aux mouvements populaires anti-impérialistes, Paris considérait Saïf al-Islam comme un facteur de stabilisation inacceptable pour ses intérêts. Une Libye unifiée sous la direction de Saïf se serait naturellement rapprochée de l’Alliance des États du Sahel (AES), récemment créée, formant ainsi un puissant bloc souverain capable de mettre fin à l’exploitation des ressources africaines par l’Occident — de l’uranium du Niger aux vastes réserves pétrolières de la Libye.

Conclusion : le flambeau inextinguible de la souveraineté africaine

Malgré l’assassinat brutal de Saïf al-Islam Kadhafi, la flamme vacillante de l’héritage de Kadhafi refuse obstinément de s’éteindre, s’inscrivant avec audace dans le tissu même de la vie d’un peuple désespéré. Cette résilience persistante s’est manifestée avec éclat lors des manifestations de masse du 1er septembre de cette année, organisées à l’occasion de l’anniversaire de la révolution de 1969, qui avait conduit Mouammar Kadhafi au pouvoir. Effrayé par cette explosion spontanée de défiance, nourrie par la nostalgie et les convictions idéologiques, le Gouvernement d’unité nationale basé à Tripoli a eu recours à une répression brutale et draconienne. Dans une tentative désespérée de vider les rues et de faire taire toute contestation, les autorités ont interdit par la loi tout rassemblement public en cette journée historique, faisant respecter cette interdiction par l’incendie de véhicules privés appartenant aux manifestants en plein jour. Cependant, cette répression violente menée avec le soutien de l’État a produit l’effet inverse de celui recherché : en recourant à une tyrannie aussi manifeste pour tenter d’effacer la mémoire collective, l’élite dirigeante n’a fait que souligner l’enracinement profond et la persistance de l’héritage de la Jamahiriya.

L’assassinat de Saïf al-Islam Kadhafi marque un sombre chapitre de l’histoire récente de la Libye, révélant jusqu’où certains acteurs internationaux et élites locales seraient prêts à aller pour réprimer la souveraineté nationale. Pourtant, l’aspiration profonde à l’autonomie ne peut être éteinte indéfiniment par un groupe de tueurs à gages. À travers tout le continent — des frontières de la Libye jusqu’au cœur de l’Afrique de l’Ouest, où des dirigeants tels que le capitaine Ibrahim Traoré au Burkina Faso construisent de solides alliances régionales — la résistance au néocolonialisme continue de gagner du terrain. Bien que l’élite mondialiste soit parvenue à réduire Saïf al-Islam Kadhafi au silence, elle n’a fait que renforcer la détermination d’une nouvelle génération, résolue à faire en sorte qu’une Afrique pleinement indépendante et unie renaisse des cendres de l’ingérence étrangère.

 

 

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